Steinway & Sons – Th. Kammerer (Cuel & cie), Piano à queue de concert (pièce unique) ayant appartenu à Cornelius Vanderbilt II

Bois doré et bois peint

H. 109 cm; L. 155 cm, P. 227 cm

Paris, circa 1894

Provenance : Cornelius Vanderbilt II
Flora Whitney Miller


Ce piano de concert est absolument unique et remarquable à tout point de vue. Il s’agit tout d'abord d’un piano réalisé par la très réputée firme Steinway & Sons que les archives enregistrent comme étant «un modèle New York D, fantaisie, blanc et doré, décoré en France, style Louis XV, longueur 8'10», achevé le 22 avril 1893 et expédié à Paris. La vente est, quant à elle, référencée au 21 avril 1894. Le mouvement, par Steinway & Sons, est numéroté 78400 tandis que la décoration a été réalisée par Cuel & Cie. Cet instrument, d’une qualité tout à fait remarquable, présente, d’autre part, un décor somptueux.


Réalisé en bois peint polychrome, il est doté d’un riche décor baroquisant caractérisé par de nombreuses courbes et contre-courbes, de belles feuilles d’acanthes formant des volutes, des guirlandes de fleurs, des frises d’oves et des frises végétales, des treillis et des enroulements. Tous ces éléments soulignent et accentuent les formes du piano, le recouvrent et s’y suspendent dans un vocabulaire ornemental de style rocaille extrêmement développé. Chacun des piétements fait l’objet d’un traitement particulièrement soigné : il se divise en plusieurs pieds reliées par une entretoise, se terminant en enroulement et reposant sur un piédestal. Ils sont richement sculptés de guirlandes végétales, de bustes d’angelots ailés et de coquilles renversées, typiques du style Louis XV. Un important mascaron couronné représentant Apollon – dieu du Soleil, de la musique et des arts – relie les pieds latéraux au corps de l’instrument. Il est d'ailleurs intéressant de noter la proximité entre ce mascaron et la tête de la Statue de la Liberté, coiffée d'une couronne rayonnante. On peut ainsi noter l'influence d'une iconographie commune alors en vogue dans le domaine artistique : celle des figures mythologiques et notamment d'Apollon. L’intérieur du couvercle est à décor peint d’un épisode tiré des Fables de la Fontaine (Le Corbeau et le Renard), tandis que les côtés sont ornés de scènes de genre insérées dans des cartouches représentant une jeune femme jouant du piano, un déjeuner en plein air, une scène de pastorale ou encore un concert de harpe dans un salon. Ces cartouches furent peints par Th. Kammerer pour Cuel & Cie, Paris. Toutefois, aussi extraordinaire que soit ce décor, c’est sa prestigieuse provenance qui rend ce piano unique.

Portrait de Cornelius Vanderbilt I (daguerréotype).

Il appartint en effet à Cornelius Vanderbilt II (1843 – 1899), petit-fils du célèbre entrepreneur et homme d’affaires américain Cornelius Vanderbilt I (1794 – 1877) qui se consacra un temps au transport maritime avant d’être l’un des premiers à miser sur les chemins de fer. Issu d’un milieu modeste et doté d’une éducation limitée, celui que l’on appellerait bientôt « Le Commodore » usa de persévérance et ne manqua ni d’intelligence ni d’opportunisme pour devenir l’un des Américains les plus riches de l’histoire. Méprisé par la bonne société new-yorkaise qui ne voyait en lui qu’un parvenu, il refusa de donner aux œuvres philanthropiques et ne fit qu’un seul don : le premier investissement ayant permis de fonder la Vanderbilt University de Nashville dans le Tennessee. Il est également connu pour avoir créé Grand Central, qui fut la gare centrale de Park Avenue à New York. Illustration parfaite de l’American Dream, Cornelius Vanderbilt I, parti de rien, laissa derrière lui une fortune dépassant les cent millions de dollars.

John Singer Sargent, Cornelius Vanderbilt II,
1890, huile sur toile, 76,2 x 58,4 cm, coll. part.

Son petit-fils, Cornelius Vanderbilt II, était le propriétaire de notre extraordinaire piano de concert. Héritier de 70 millions de dollars de la part de son père et de 5 millions supplémentaires de la part de son grand-père – dont il était le petit-fils favori – Cornelius Vanderbilt II travailla pour la National Shoe and Leather Bank de New York. A l’âge de 42 ans, il succéda à son père à la tête de Grand Central et des lignes de chemin de fer connexes ; il devient également le chef de famille des Vanderbilt. Il participa à de nombreuses activités philanthropiques : la Youg Men’s Christian Association, la Croix Rouge, l’Armée du Salut, l’Église Saint Bartholomew, la Sunday Breakfast Association ou encore le Newport Country Club. Il épousa Alice Claypoole Gwynne et eurent sept enfants dont un mourut d’une maladie infantile et un autre de la fièvre typhoïde alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années. Un accident vasculaire cérébral survenu en 1896 le contraignit à réduire son implication dans les affaires. Il mourut d'une hémorragie cérébrale le 12 septembre 1899, à New York.

Sa demeure, construite en 1883 sur la 57ème rue et détruite après sa vente en 1926, est connue pour être la plus grande résidence privée jamais construite à New York City. Par son extraordinaire architecture et ses intérieurs somptueux, la résidence Vanderbilt offrait une parfaite illustration du Gilded Age (« Âge d’Or ») américain. La fin du XIXe siècle était en effet marquée par l’émergence de ces grandes fortunes industrielles amassées par des hommes d’affaires qui furent néanmoins à l’origine de nombreuses œuvres philanthropiques et de collections artistiques admirables. Le manoir Vanderbilt, véritable château de style Néo-Renaissance français, était le fruit de collaborations artistiques inégalées : les architectes George Browne Post, Richard Morris Hunt et le célèbre bronzier et architecte d'intérieur français Jules Allard participèrent à sa construction. Situé au coin nord-ouest de la 57e rue, il se développa à partir des vestiges de trois bâtiments en brownstone (grès rouge) acquis par Cornelius Vanderbilt I en 1877.

La première phase de construction fut achevée en 1882 tandis qu’une importante phase de rénovation initiée au début des années 1890 permit d’augmenter la taille de la résidence, lui faisant dépasser les 130 pièces. Les travaux de rénovation des intérieurs égalèrent ceux de l’extérieur : Vanderbilt n’hésita pas à commander des dessins aux plus grandes entreprises américaines et parisiennes de l’époque. Louis Comfort Tiffany réalisa pour lui un fumoir mauresque, Jules Allard eut en charge la construction du Petit Salon et son compatriote parisien Gilbert Cuel le splendide Grand Salon où l’instrument fut placé et admiré par l’élite New Yorkaise.

Photographie et plan du rez-de-chaussée du Manoir Vanderbilt,
au coin nord-ouest de la Cinquième Avenue et de la 57e rue à New York.


Vanderbilt célébra la fin des travaux de rénovation du manoir en organisant un bal somptueux à l’occasion duquel il présenta sa fille, Gertrude Vanderbilt Whitney, à la haute société. L’évènement fut décrit avec justesse dans Vanity Fair («A Fifteen Thousand Dollar Piano», vol. XVI, juillet-décembre, New York, 1894) :

«Sur le haut, le bas et les côtés de ce bel instrument se trouvent de nombreux ornements sculptés et élaborés, à la dorure étincelante. L’ensemble du piano est en harmonie avec les salles Louis XV de la maison de M. Vanderbilt. Tout le travail de décoration du piano de M. Vanderbilt a été réalisé en Europe. Tout le corps du piano, y compris toutes les boiseries, y ont été réalisés. Ensuite, il fut démonté et expédié à Paris chez Gilbert Cuel, au 20, rue des Capucines, sous la supervision duquel la décoration put débuter. Kammerer fut chargé de peindre la demi-douzaine de panneaux. Il est réputé à Paris pour des travaux de décoration de style Louis XV […]. Les panneaux de Kammerer montrent un travail de couleur exquis dans une gamme colorée claire. Il y a des paysages et des pièces allégoriques avec un éventail déconcertant d’amours, de petites déesses et de nombreuses fantaisies plaisantes emblématiques de la musique et des arts. »

Photographie du Grand Salon dans lequel était installé le piano.


Ce magnifique instrument a étonnamment survécu à la démolition du manoir en 1927 et aux ventes de son opulent contenu par les générations suivantes. La maison de vacances que Cornelius Vanderbilt I fit construire à Newport ne fut pas détruite et illustre, aujourd’hui encore, son style de vie et son goût en matière artistique.


The Breakers, résidence Vanderbilt, Ochre Point Avenue, Newport, Rhode Island, United States.

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