« Repos des Guerriers », Exceptionnelle barre de chenets en bronze de Jean-François GECHTER (1796-1844)

En bronze à patine brune

Dimensions : H. 68cm ; Largeur totale entre 145 et 175 cm selon présentation.

Modèle conçu entre 1833 et 1844. Fonte antérieure à 1860.



D'une finesse remarquable, les détails de ces bronzes nous plongent dans l'univers fantasmé du Moyen-Âge vu par les Romantiques. Finement ciselés, ces deux guerriers au repos semblent tout droit sortis d'un âge épique, avec leurs casques, hache, étendard, bouclier, masse d'armes, etc. Adossés à de beaux arbres noueux, ils expriment une sobre fierté. Ce remarquable traitement emprunt de lyrisme, traduisant un regard passionné sur le Moyen-Âge, permet d'attribuer cette œuvre à Jean-François Gechter. L'artiste a déployé des trésors de savoir-faire en soignant le rendu des tissus ornés, des lourdes cotes de mailles, les surfaces lisses des lances ou des casques, et le modelé des visages rendus très expressifs.



La comparaison s'impose avec Charles Martel et Abdérame, roi des Sarrasins, groupe en plâtre présenté par Gechter au Salon de 1833. Un modèle de bronze est rapidement commandé par le ministère du Commerce et de l'Industrie, fondu par Gonon et aujourd'hui conservé au Louvre. Le sculpteur y représente Charles Martel en armure terrassant son ennemi, employant de nombreux détails que nous retrouvons dans notre paire de chenets. Réédité en 1849 pour une garniture de cheminée également conservée au Louvre, le groupe est accompagné de candélabres ornés de guerriers, modèle de candélabre dont nous détenons un exemplaire.
Jean-François Gechter, "Charles Martel et Abdérame", 1833, Musée du Louvre.


Tout d'abord l'expression de la fierté des combattants est la marque d'un romantisme propre à Gechter. L'artiste soigne dans ses œuvres le modelé des visages, donnant à ses guerriers des traits nerveux qui accrochent bien la lumière. Le visage d'Abdérame rappelle tout à fait celui du personnage de droite de nos chenets. De même, le soin apporté au casque d'Abdérame est habituel chez Gechter, exaltant ainsi son goût romantique pour l'armement pittoresque des temps anciens. On remarque cette attention particulière dans son groupe Jeanne d'Arc désarçonnant un anglais (1838), conservé au Château Royal de Chinon, ainsi que sur notre pièce.


A gauche, détail du groupe "Charles Martel" par Gechter, Musée du Louvre. A droite, détail du "Repos des Guerriers".

La précision avec laquelle il décrit les maillons de cotes de mailles, la profusion d'armes qui caractérisent ses compositions, les décorations qu'il conçoit pour orner les armures, forment un réseau d'indices qui laissent peu de doute sur l'attribution de nos Guerriers au repos. Le personnage de droite sur notre paire de chenets a ainsi une armure très similaire à celle qu'a conçu Gechter pour son Richard de Warwick combattant, dont un exemplaire de 1844 est conservé au Château de Blois. On y retrouve la forme du casque, la brigandine ouvragée portée au dessus de la cote de maille ainsi que la forme des genouillères. Surtout, Gechter alterne dans ses compositions les surfaces rugueuses, lisses ou ciselées sur toute la sculpture, exactement comme dans nos Guerriers aux repos. Ainsi, l'extraordinaire qualité de la ciselure de notre paire de chenets nous mène à penser qu'il s'agit bien d'un modèle de Gechter, donc modelé avant sa mort en 1844, avec une fonte antérieure à 1860.


A gauche, détail du personnage de droite du "Repos des Guerriers", Galerie Marc Maison.
A droite, détail de "Richard de Warwick", par Gechter, 1844, Château de Blois.
"Richard de Warwick combattant", 1844, bronze à patine brun foncé, fonte au sable par Jean-François Théodore GECHTER (1796-1844).
Conservé au Château de Blois.

Jean-François Théodore Gechter,
un important artiste « troubadour »

Jean-François Théodore Gechter (1796-1844) exposa régulièrement au Salon de 1824 à 1844 des sujets dans la mouvance Romantique. Élève du peintre Antoine-Jean Gros, connu pour avoir exercé une grande influence sur Géricault et Delacroix, Gechter fait sentir dans ses choix l'esprit du romantisme. Déjà en 1824, il expose des sujets guerriers avec un Gladiateur vaincu, et un Guerrier s'arrachant une flèche du talon. Charles Martel et Abdérame le fait remarquer au Salon de 1833, lorsque tous les esprits sont encore bercés par la fantaisie médiévale de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. Participant pleinement de cette vogue médiéviste, il fut distingué par une médaille d'or dès 1834 pour son Combat à Aboukir. Montrant une nette préférence pour les scènes guerrières, Gechter peut en effet y déployer son sens du mouvement et sa grande habilité de modeleur.



Bientôt appelé à réaliser de grandes statues pour les monuments publics parisiens, il réalise dès 1837, pour l'Arc de triomphe de l'Étoile, un bas relief représentant la Bataille d'Austerlitz, et les statues du Rhône et du Rhin pour la fontaine de la Concorde. Artiste reconnu, il dote l'église de la Madeleine d'une statue de Saint-Jean (1840), et le Conseil d'État d'une statue en marbre du roi Louis-Philippe.
Jean-François Gechter, "La Bataille d’Austerlitz", 1837, Arc de Triomphe de l’Étoile, Paris.
Le Rhône, statue de Gechter, place de la Concorde, Paris.


L'artiste produira cependant toujours de petits groupes présentant des personnages aux costumes élaborés, parfois anachroniques et fantaisistes, mais représentatifs du goût troubadour qui le passionnait. Les petits bronzes de Gechter connaissent une « grande vogue » sous la Monarchie de Juillet, selon l'aveu de ses contemporains. L'Annuaire biographique des artistes français loue « les détails (…) aussi habilement modelés que les personnages » (Guyot de Fère, 1841). De nombreux musées détiennent des exemplaires de ces bronzes. Citons encore le Chevallier d'Ailly du Château de Pau, et François Ier à la chasse du Château de Blois.

Ses sculptures ont fait l'objet de plusieurs éditions mais il semble que Gechter ait également ouvert son propre atelier de fonte. À partir de 1841, il apparaît dans l'Annuaire du Commerce en tant que bronzier et fondeur-statuaire. Il aurait donc lui-même fabriqué et signé les moules nécessaires à la fonte au sable. Il semble alors qu'il aurait organisé seul la fonte et la vente de ses modèles en les déposant dans des galeries de Paris, Londres, Berlin ou Dresde.

Jean-François Gechter, "François Ier à la chasse", 1843, Château de Blois.
Jean-François Gechter, "La mort du jeune chevalier d'Ailly", 1842, Château de Pau

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